Dimanche poétique 7

Publié le par paradoxale

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

Le lac-Alphonse de Lamartine

Et toujours pour retrouver les autres participants, rendez vous chez
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Publié dans Dimanches poétiques

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corelie 03/04/2010 23:23


Ooooh Le lac =')
C'est officiel, j'adore ton blog ! =D


paradoxale 04/04/2010 12:10



Magnifique poème !


Merci =)



Schlabaya 13/12/2009 11:56


Superbe ! Ce poème est très célèbre, pourtant je pense que peu de gens l'ont lu, on cite toujours ce même passage "Ô temps, suspends ton vol", mais le tout est sublime. Merci à toi de nous le
donner à lire en entier.


paradoxale 13/12/2009 11:58


Oui, ce poème est sublime ! =)


Caroliine 28/11/2009 12:24


J'aime beaucoup, mais je crois que je préfère encore "Le Vallon" :)


paradoxale 28/11/2009 13:09


Je ne connaissais pas. Je viens de le lire. Il est superbe (L)


Mango 22/11/2009 16:03


Que de souvenirs avec ce poème! vers 15 ans, on me l'avait fait réciter sur une scène de théâtre pour évoquer l'époque romantique mais on avait supprimé plusieurs strophes! :)


paradoxale 22/11/2009 18:42


Oui, pour tout apprendre par coeur, ca doit être un peu dur ^^ Je le trouve magnifique ce poème (L)